Centrales à bitume : quels impacts sanitaires ?

L’actualité récente a fait émerger un questionnement populaire et citoyen concernant l’impact sanitaire des centrales d’enrobage ou à bitumes, dédiées à la construction et l’entretien du système routier.

De quels produits parle-t-on ? 

 

La nature des substances chimiques émises diffère selon les processus de fabrication (matériaux, température) et selon la phase (construction, utilisation, vieillissement).  

Les principaux polluants sont des composés organiques volatiles (COV), des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des particules fines et ultrafines, des oxydes d’azote (NOx), des métaux lourds, etc. émis pendant la phase d’élaboration du bitume, mais également pendant le chargement, le transport et l’étalement. Ils contaminent durablement les différents milieux (air, sol, eau). Les émissions perdurent au-delà de la phase de construction, pendant tout le cycle de vie de l’asphalte et elles augmentent lors de fortes chaleurs (été, réchauffement climatique). 

Certains HAP sont classés comme polluants organiques persistants (POP). Ce sont des composés omniprésents et toxiques, qui s’accumulent dans les organismes, les écosystèmes et sont difficilement dégradables. 

 

 

Comment se contamine-t-on ? 

 

• Contact direct : principalement chez les travailleurs manipulant le bitume, exposés aux émissions et aux résidus toxiques. Les fumées de bitume lors des travaux routiers sont classées comme cancérigènes possibles pour l’humain par le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC)  depuis 2011.

• Inhalation des vapeurs et particules en suspension. Si les populations professionnelles et riveraines sont les plus exposées,  l’aire de diffusion peut être bien plus vaste. 

• Contamination de l’eau et des cultures : infiltration des composés toxiques dans les nappes phréatiques et dépôts sur les surfaces agricoles, entraînant une exposition indirecte par l’alimentation et l’eau potable. 

 

 

Quelle sont conséquences sanitaires de l’exposition à ces composés ?

 

Elles dépendent de la composition chimique des composés, des paramètres d’exposition (dose, voie d’exposition, durée et fréquence), des caractéristiques des individus et les interactions métaboliques avec d’autres composés (effet cocktails).  

Les mécanismes en jeu sont le stress oxydatif, l’inflammation, les interactions avec l’ADN, l’action hormonale, … 

Les effets rapportés par la littérature scientifique sont larges et variés. En résumé, on note : 

Effets respiratoires : maladies pulmonaires obstructives chroniques, asthme, infections respiratoires récurrentes  

Effets cardiovasculaires : Hypertension artérielle, infarctus du myocarde, accidents vasculaires cérébraux  

Effets immunitaires : effets immunosuppresseurs, stimulation des états inflammatoires, réactions d’hypersensibilité  

Effets neurotoxiques : par neuroinflammation et altération des neurotransmetteurs, augmentation du risque de maladies neurodégénératives (maladie d’Alzheimer, syndrome parkinsonien), troubles du développement chez l’enfant. Les femmes et les personnes âgées semblent particulièrement vulnérables à cette toxicité neurologique.  

Cancers : Le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé le benzo[a]pyrène (BaP) comme cancérogène pour l’humain (Groupe 1), et le chrysène (CHR), le benzo[a]anthracène (BaA) et le benzo[b]fluoranthène (BbF) comme possiblement cancérogènes (Groupe 2B) (CIRC, 2010). Une exposition chronique aux HAP est associée à un risque accru de cancers du poumon, de la peau, sein, œsophage, colon, pancréas, vessie. Les enfants sont également sujets à un risque accru de leucémie, de rétinoblastome et de cancers du cerveau.  

Perturbations endocriniennes et métaboliques : certains composés organiques volatils agissent comme des perturbateurs endocriniens, interférant en excès ou en défaut avec l’ensemble des fonctions hormonales. Ces actions ne répondent pas à une loi linéaire effet dose et peuvent être plus toxique à basse qu’à haute concentration. Ils augmentent le risque de diabète de type 2, d’obésité, de cancers du système hormonal, de troubles hormonaux. 

Troubles de la fertilité, de la grossesse et du développement : notamment par leur effet perturbateur endocrinien. Certains composés altèrent également la fertilité et le déroulement des grossesses.  

Altération du microbiote intestinal  

 

 

Existe-t-il des populations plus vulnérables ? 

 

Oui, et il faut noter qu’elles sont sous-représentées dans les études scientifiques médicales : 

Inégalités sociales en santé : les populations les plus précaires apparaissent comme plus vulnérables, en raison d’un état de santé généralement plus fragile, d’une moindre littératie en santé limitant l’accès aux mesures de prévention et d’une capacité financière réduite à s’éloigner des environnements pollués. 

Les groupes vulnérables (femmes enceintes, fœtus, enfants, personnes âgées, patients atteints de maladies chroniques notamment respiratoires) sont plus sensibles aux effets toxiques. 

 

 

Peut-on évaluer un risque maximal auquel les populations sont exposées ? 

 

Le risque représente la combinaison du danger et d’une exposition. Les dangers associés aux composés du bitume sont connus et élevés. L’idéal est donc d’éviter l’exposition. 

Lorsque l’utilisation de bitume est considérée comme nécessaire car répondant à un besoin avéré, on parle alors de gestion d’un risque « acceptable ». Pour protéger les professionnels, les recommandations de l’ANSES et de l’INRS sont très strictes (équipements de protection, captage des fumées, limiter le chauffage des enrobés etc.). Il s’agit dans ce cas d’une gestion du risque, avec la possibilité assumée que les mesures prises ne soient pas suffisantes pour le contenir.

Concernant les populations riveraines, mais aussi la faune et la flore sauvage, il n’existe pas de mesure équivalente, ce qui illustre une forme de minimisation ou d’invisibilisation du risque. Les populations exposées n’ont pas alors d’autre choix que de s’éloigner des sites de production ou d’usage de bitume, lorsqu’elles le peuvent. Un dialogue transparent, démocratique, incluant tous les acteurs et actrices, basé sur les données scientifiques seraient pourtant nécessaire lors des phases de décisions et de réalisation de ces infrastructures.

 

 

Quelles sont les modalités d’évaluation, de contrôle et de surveillance et sont-elles satisfaisantes ? 

Le contrôle des émissions des centrales à bitume est basé sur des autocontrôles réalisés par les exploitants. Ces contrôles sont définis dans l’arrêté préfectoral d’exploitation délivré à chaque centrale lors de son installation.

La DREAL, autorité en charge du suivi de ces installations classées pour l’environnement (ICPE), peut également effectuer des contrôles et vérifier notamment les autocontrôles réalisés.  

La fréquence des contrôles, classiquement annuel, ne permet pas en cas de dérive une réactivité permettant de protéger vite et correctement les populations exposées. Par ailleurs, les délais légaux de remise en conformité peuvent atteindre plusieurs mois après le constat d’une dérive.

 

Co écrit par le Dr Alexandre Duparc, cardiologue au CHU de Toulouse, et le Dr Laurence Huc, toxicologue